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"Les soldats en groupes serrés descendent vers la ville basse; des enfants sortis des tas d’ordures, leur font des signes obscènes, les soldats rient, bondissent en avant, avec des cris; les enfants reculent, s’avancent de nouveau, ramassent des ordures et les jettent aux pieds des soldats. Un enfant nu se relève d’une cage à lapins défoncée — un homme se cache derrière un eucalyptus — monte sur le tas d’ordures; un soldat le vise, le canon du P.M. descend aux pieds de l’enfant, remonte le long de ses jambes, le soldat y voit couler un peu de sperme mêlé de boue; les soldats s’éloignent, l’homme sort de l’arbre, court vers la cage où l’enfant se couche, les jambes écartées, le visage enfoui dans la litière ancienne, pourrie, excrémentielle, la poitrine creusée au-dessus des clous et des fils de fer, le sexe écrasé sur le grillage…"
Analyse d’Oriane (Plume Sergent major bleue): j’aime cette écriture objective, cinématographique, c’est-à-dire s’en tenant strictement, sèchement aux faits visuels, aux événements sans fioritures ni lyriques ni psychologiques. C’est ainsi que j’ai vécu certaines des campagnes de mon mari car dans l’urgence de l’action, seules les actions importent. Il me semble en effet avoir vécu ce moment-là car, si ce n’est pas exactement celui-là, c’étaient des moments identiques.
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"– Madame Louise, il y a un macchabée dans le jardin, voilà ce qu’il y a. Les mots sortaient avec peine de sa gorge et il avait grand mal à garder un reste de sang-froid devant cette femme dont le calme extraordinaire l’humiliait. – Un mac... un macchabée... Elle n’avait probablement jamais entendu prononcer ce mot insolite et en cherchait le sens prudemment, craignant d’être la dupe de quelque grossière plaisanterie. – Un mort, quoi. Le garde crut qu’elle allait laisser tomber la lampe et cependant son regard soutint celui du maire. Elle balbutia seulement : – Un mort, comment cela peut-il se faire? D’où vient-il? – Madame le saura peut-être un jour, riposta le garde champêtre, soudain enhardi par la naïveté d’une telle question et de ce qu’elle trahissait de désarroi chez une femme aussi maîtresse d’elle-même. Mais l’ancienne religieuse ne releva pas l’insolence. – Je vais prévenir Madame, soupira-t-elle, décidément vaincue par l’énormité de la nouvelle. Le maire la suivit à quelques pas, et cette suprême indiscrétion n’arracha pas à la gouvernante une parole de plus, elle se contenta de hausser les épaules. Au moment de frapper à la porte, néanmoins, elle le maintint à distance d’un geste de la main. Et aussitôt un cri étouffé lui échappa. – La porte est entrouverte, balbutia-t-elle. Mon Dieu! Rien n’est plus difficile à soutenir que la terreur irraisonnée d’une femme nerveuse, en face d’un de ces faits insignifiants mais dont la contagion de l’angoisse fait en une seconde on ne sait quel signe augural. Le premier magistrat de Mégère fixait maintenant l’étroite ligne sombre d’un regard déjà plein de vertige et il fit un pas en arrière tandis que la gouvernante se cramponnait à son épaule."
Analyse d’Oriane (Stylo bille bleu clair): Comment annoncer la mort? Comme si elle devait toujours provoquer une émotion… J’ai vu de nombreux morts, le Général m’en a annoncé de nombreuses autres et je dois avouer que je n’ai guère éprouvé d’émotion. Il est vrai que le nombre transforme l’individu mort en cadavre, c’est-à-dire en objet, les mots d’ailleurs le disent « macchabée, cadavre » autant de termes très largement dévalorisants.
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"Le travail par lequel une émotion s’élabore en nous et finit par se résoudre dans une idée reste si obscur que cette idée est parfois précisément le contraire de ce que le raisonnement simple aurait prévu […]
le naturel de chacun, c’est sa nature.
La mienne voulait que, par une métamorphose dont je vous ai marqué de mon mieux les degrés, l’antipathie admirative pour le comte devint chez moi un principe de critique à mon propre égard, que cette critique enfantât une théorie un peu nouvelle de la vie, que cette théorie réveillât ma disposition naïve aux curiosités passionnelles, que le tout se fondît en une nostalgie des expériences sentimentales et que, juste à ce moment, une jeune fille se rencontrât dans mon intimité, dont la seule présence aurait suffi pour provoquer le désir de lui plaire chez tout jeune homme de mon âge."
Analyse d’Oriane (crayon HB noir) : j’aime bien des vérités profondes comme « le naturel de chacun, c’est sa nature », elles rassurent sur la prétendue clairvoyance des écrivains surtout lorsqu’ils s’efforcent, comme ici à compliquer leurs analyses psychologiques. Que de temps perdu ! L’amour est bien plus une affaire d’hormones que de psychologie…
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"Nous sommes allés loin dans le romantisme tragique. Nous avons gobé comme vérité d’Évangle les idées si enivrantes des maîtres à penser des années 1969 et 1970, nous racontant que la folie n’existait pas, que le mot de «folie» n’était qu’une étiquette parmi d’autres, trouvée par la «société» (ou «le pouvoir») pour opprimer, stigmatiser, marginaliser et contrôler ceux qui ne rentraient pas docilement dans ses rangs, que les prétendus « fous » étaient en fait des révolutionnaires, des artistes, que tuer un enfant et écrire un livre partait somme toute d’un même élan («sublime, forcément sublme»), qu’Artaud, comme Van Gogh, était un suicidé de la société, et autres balivernes." Analyse d’Oriane (Bic bleu baveux) : amalgame, amalgame… Il y a là-dedans de la diatribe sarkozienne contre les « idées 68 » et quelques éléments de vérité. Il est vrai qu’aujourd’hui, pour faire un best seller, il vaut mieux être un tueur en série, un psychopathe ou un assassin qu’un individu moyennement normal. L’audimat. Le sensationnel fait vendre et peu importe d’où vient ce sensationnel… Mais réduire la pensée d’un Foucauld, par exemple, à la glorification de la folie extrême est malhonnête car c’est faire comme si d’une part il n’y avait de folie qu’extrême et destructrice pour autrui, d’autre part ignorer que l’étiquette de folie couvre des comportements très larges et a servi souvent d’instrument de répression sociale. Il est toujours difficile de penser avec des nuances. La polémique caricaturale est bien plus facile…
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"Je me rappelais les discours des professeurs, «Analysez le style de cet écrivain», «Ce poème est très bien écrit, par exemple la voyelle unetelle apparaît quatre fois dans ce vers», etc. Ces dissections sont aussi lassantes qu’un amoureux détaillant à des tiers les charmes de sa bien-aimée. Ce n’est pas que la beauté littéraire n’existe pas : seulement, c’est une expérience aussi incommunicable que les grâces de la dulcinée pour qui n’y est pas sensible. Il faut s’éprendre soi-même et se résoudre à ne jamais comprendre." Analyse d’Oriane (feutre noir) : une chose peut-être, comme ce fragment, à la fois vraie et fausse. Il y a en effet de l’inexpliqué dans tout rapport au littéraire car entre en jeu la subjectivité absolue de la lecture, donc du sujet lisant, donc son unicité particulière ; mais il n’en est pas moins vrai qu’une analyse, pas forcément ennuyeuse — sauf pour qui ne veut accepter que de l’ineffable, de l’inspiration, du mystère — de la technicité d’une écriture me semble parfaitement possible.
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